Une pilule rose pour stimuler le désir des femmes ne soulagera pas tous les maux de tête

Alors que les médicaments pour booster la libido des femmes qui souffrent du trouble de l'intérêt se développent, on se demande si cette approche est vraiment la bonne.
Illustration par Valery Lemay
Entre les publicités de Viagra et de Cialis qui nous montrent des hommes lascifs jusqu’en fin de vie, on prête constamment aux femmes des répliques clichées comme « J’ai mal à la tête » ou « Pas ce soir ». Pourtant, même si ce stéréotype de la femme frigide est omniprésent dans la culture populaire depuis longtemps, il existe peu de médicaments pour celles qui sont réellement en panne de désir. Et peu d’études scientifiques y sont encore consacrées.
« L’une des raisons pourquoi les femmes sont si mal desservies provient de cette vieille notion putride que les femmes n’aiment pas vraiment le sexe, qu’elles endurent pour se reproduire. » Le Dr Jim Pfaus, professeur à la faculté de psychologie de l’Université Concordia et chercheur au Centre de neurobiologie comportementale, est un scientifique plutôt hors norme. Ancien chanteur et guitariste du groupe punk Mold, il a délaissé la musique pour se consacrer pleinement à ses recherches sur la sexualité… des rats.
Trouble de l’intérêt et de l’excitation sexuels

J’ai pris contact avec le Dr Pfaus à la suite de la publication le mois dernier d’une étude clinique dans le Journal of Sexual Medicine à laquelle il a contribué. Emotional Brain, un centre de recherche néerlandais spécialisé dans les dysfonctions sexuelles féminines, a testé pendant trois ans l’efficacité et la sûreté de ses deux médicaments développés en 2013 – appelés Lybrido et Lybridos – qui sont jugés très prometteurs pour deux sous-groupes précis de femmes souffrant du trouble de l’intérêt et de l’excitation sexuels.
Ce trouble se définit par l’absence d’intérêt ou la réduction considérable de l’intérêt pour le sexe, des pensées ou des fantasmes érotiques, de l’excitation et des sensations génitales.
Parmi les participantes à l’essai clinique, il y avait des femmes avec une faible sensibilité aux signaux sexuels et des femmes atteintes du trouble du désir sexuel hypoactif. Le Lybrido s’adresse au premier sous-groupe chez qui les stimuli internes et externes n’excitent pas, et, par conséquent, les mécanismes liés à l’excitation, tels que la lubrification, ne s’activent pas. La recherche clinique d’Emotional Brain conclut qu’une combinaison de testostérone et de sildénafil (ce qu’on retrouve dans la fameuse pilule bleue) augmente le nombre d’actes sexuels satisfaisants chez ces patientes.
Conçu pour le deuxième sous-groupe, Lybridos stimule la motivation sexuelle chez les femmes dont la réponse sexuelle est absente ou diminuée, ce qui peut s’expliquer par des associations négatives avec l’activité sexuelle. Un mix de testostérone et de buspirone (une substance utilisée pour traiter l’anxiété) interagit de manière positive avec le niveau de sérotonine des patientes, le neurotransmetteur au surnom catchy d’« hormone du bonheur » qui contribue au désir sexuel.
Selon les conclusions de l’étude, tout indique que les traitements combinés sont bien tolérés, sûrs et augmentent considérablement les actes sexuels satisfaisants. Cette phase de la recherche clinique, appelée 2B, a permis de déterminer le dosage optimal des différentes substances. C’est après la phase 3 qu’un médicament peut faire l’objet d’une demande de régulation auprès d’agences gouvernementales comme Santé Canada. Il faudra donc attendre encore un peu avant que Lybrido et Lybridos se retrouvent sur les tablettes de la pharmacie du coin.
Pas une pilule miracle

Mais attention, il ne faut pas que cette médication soit brandée comme une pilule miracle, m’explique Julie Lemay, détentrice d’une maîtrise en sexologie clinique. « Pour moi, tout commence par le sentiment de détresse personnelle. Un trouble du désir ou de l’excitation peut être symptomatique de difficultés relationnelles ou psychologiques. » De manière plus persistante, la panne de désir peut être d’origine neurologique, comme c’est le cas des patientes qui ont testé le Lybrido et le Lybridos. Mais elle peut aussi être contextualisée, épisodique. La surcharge de travail au bureau, l’anxiété de performance à l’école, la déprime saisonnière, les ennuis dans un couple, le deuil, la maladie, même un déménagement : tous sont des déclencheurs possibles qui peuvent surgir à tout moment, chez n’importe qui. « Le changement de rapport avec son corps, à la suite d’une grossesse ou avec le vieillissement, est également un facteur à considérer. » Bref, si on augmente quantitativement l’excitation avec de la médication, ça ne risque pas de s’attaquer aux véritables causes sous-jacentes du trouble de l’intérêt et de l’excitation sexuels.
Si les dysfonctions sexuelles féminines ont des origines multiples, est-ce qu’une pilule rose représente un traitement efficace pour stimuler la libido des femmes ou ne fait-elle qu’effleurer le problème? « Certains thérapeutes ne peuvent pas accepter l’idée qu’un agent pharmaceutique puisse surpasser leur seule méthode, explique le Dr Pfaus. Mais opter uniquement pour la thérapie n’aide pas toutes les femmes, certaines ont besoin d’un outil pharmacologique pour booster leur système. » Il en va de même pour la dysfonction érectile, souvent liée à un sentiment d’anxiété ou encore à une maladie comme le diabète, mais qui peut nécessiter le coup de main d’un petit comprimé de Viagra.
Julie Lemay ne rejette pas l’approche médicale, incontournable dans certaines situations telles que des dérèglements hormonaux ou des conditions neurologiques atypiques, mais nuance le débat avec une tout autre perspective. « Un être humain peut aussi ne pas être particulièrement turned on par les activités sexuelles et être pleinement sain et heureux! » C’est peut-être ça, au fond, l’origine de la migraine : la pression constante d’avoir une vie sexuelle active.
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